La bonne culture au bon moment

Les stations météo transmettent les données via Internet afin qu'elles puissent être consultées de n'importe où. (c) Céline Jacmain

Haïti - Les agriculteurs du bassin versant de la rivière Moustiques pourront bientôt tirer des avantages concrets de l’accès à des données agrométéorologiques. Car en effet, avoir une idée précise de la pluviométrie déjà emmagasinée dans le sol, ainsi que des prévisions rigoureuses, leur permettrait de semer la bonne culture au bon moment. 

En fait, la FAO précise que l’agrométéorologie a pour but premier d'aider les agriculteurs à gérer de façon optimale les ressources climatiques, c'est-à-dire essentiellement l'ensoleillement, le vent, l’humidité de l’air, la température et les précipitations. L'utilisation optimale de l'eau signifie semer la culture adaptée à l'humidité disponible, de sorte qu'elle en absorbe la majeure partie et n'en laisse qu'une infime quantité pour les plantes adventices, tout en réduisant au minimum l'érosion du sol et la perte d'engrais due au ruissellement des eaux. L'utilisation optimale du soleil est fortement liée à la disponibilité d'eau. En enregistrant simplement les précipitations et en utilisant des tables de décision, les vulgarisateurs sont en mesure de conseiller aux fermiers quelle culture semer à quel moment. Le riz, par exemple, est une culture qui nécessite beaucoup d'eau, s'il n'a pas plu suffisamment à une certaine date, ce n'est pas la bonne culture à semer pour cette campagne. En revanche, le sorgho s’adapte bien à une pluviométrie relativement faible et résiste à la sécheresse. 

Ainsi, plus que servir à décider quelle culture semer, les niveaux pluviométriques aident à établir quand la semer. 

Les données météorologiques peuvent donc contribuer à garantir de meilleures récoltes et donc à réduire les risques d’insécurité alimentaire. C’est pourquoi, dans le cadre du Programme de Gestion Intégrée des Ressources en eau et de Sécurité Alimentaire et Nutritionnelle (GIRESECALM) financé par l’UE et la DGD, Join For Water et son partenaire ODRINO devront installer 3 stations agro-météorologiques automatiques et produire des bulletins d’information pour les paysans du bassin versant de la rivière Moustiques. 

Ces bulletins seront également enrichis avec les données issues du réseau de pluviomètres installés depuis plusieurs années par Join For Water/ODRINO. Et, ils seront valorisés par la Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire via la Direction Départementale de l’Agriculture pour le Nord Ouest pour la gestion et le suivi de la Sécurité Alimentaire et Nutritionnelle.

Insécurité alimentaire chronique
Cela est d’autant plus utile que, dans le Nord-Ouest, 20% de la population se trouve en niveau 4 d'insécurité alimentaire chronique. Il est la 2ième région dont la prévalence de l’insécurité alimentaire (57.7%) dépasse de loin la moyenne nationale (45.2%). L’accès à l’alimentation y est limité par des moyens d’existence extrêmement faibles et la forte dépendance du marché pour l'alimentation de base provenant pour plus de 72% d’autres départements. Cette région classée dans les zones de moyens d’existence HT01 connait des périodes de sécheresse récurrentes (1 année sur 3) avec des conditions climatiques extrêmes (pluviométrie moyenne 700 mm/an) et une faible productivité agricole sur des sols détériorés dans un environnement qui est en voie de désertification.

A ce stade du projet, deux stations agrométéorologiques sont déjà installées et la 3e est en cours d’être installée en amont du bassin versant. Ces travaux bénéficient de l’expertise de Julien Deroy, - ancien collaborateur de Join For Water - doctorant en gouvernance de l’eau et l’agrométéorologie sous la direction de l’université de Liège (Dépt Sciences et Gestion de l’Environnement, Campus d’Arlon) et de l’université Quisqueya Haïti. Le projet de recherche du doctorant est financé par Wallonie Bruxelles International (WBI) dans le cadre de la 5e Commission Mixte Permanente (CMP) avec Haiti.  L’expertise universitaire porte sur l’installation des équipements (stations agrométéo, sondes de suivi de la variation de l’humidité des sols agricoles et de mesure de débit de la rivière, etc.), la formation des acteurs et la co-production de connaissances pour une gestion durable et consciente des ressources hydriques. 

Formation
Un premier atelier de formation sur l’utilisation et la valorisation des données a été organisée pour les cadres du projet mais également de la Direction Départementale de l’Agriculture et de l’Environnement. Une première partie en salle a permis aux participants de se familiariser avec l’outil Field Climate qui permet l’extraction en ligne des données. En effet, l’avantage des stations automatiques est l’accès à distance des données qui sont donc transmises de manière périodique via internet. Field Climate facilite l’organisation des données en fichier Excel et propose automatiquement une série de graphiques qui facilitent la compréhension. Cet outil permettra ainsi à la CNSA de plus facilement présenter les données sous forme de bulletin.

Ensuite, une visite de terrain a permis aux participants de se familiariser avec la manipulation des instruments.

Plusieurs pluviomètres manuels ont également été installés sur toute l’étendue du bassin versant depuis les mornes en amont, jusqu’à la grande plaine de la baie des Moustiques en aval. Ces pluviomètres sont de très bons outils de vulgarisation des principes d’agrométéorologie auprès des paysans. Ainsi, une autre formation a été organisée pour les membres de l’association des irrigants de la rivière Moustique ainsi que les représentants du comité du bassin versant. En plus de ces participants, des enseignants et des représentants des autorités communales ont également été associés.

Le but était de les aider à comprendre l’intérêt de la présence de ces instruments de mesure pour les encourager à participer avec rigueur dans la collecte des données. 

Des échanges intéressants ont notamment permis de mettre en avant les différences pluviométriques entre l’amont et l’aval du bassin. Ainsi, avec une pluviométrie annuelle beaucoup plus faible (538 mm), c’est pourtant la plaine des Moustiques qui est la plus exploitée pour l’agriculture. Et, bien qu’elle profite de moins de pluies directes, elle bénéficie quand même des pluies tombées en amont dans les mornes.  C’est pourquoi, dans une approche de GIRE, les usagers de l’aval devraient considérer avec plus de bienveillance, les activités de reboisement des monts et même s’impliquer davantage.

Enfin, on peut encore préciser que la meilleure compréhension et implication des usagers dans ce processus devrait en plus contribuer à sécuriser les instruments. En effet, des actes de vandalisme ont déjà été observés sur une station météo parce que celui qui commet le forfait croit que depuis l’installation de ces instruments la pluie ne tombe plus ou alors que lorsqu’elle tombe, elle crée des inondations. Pourtant, bien que ce ne sont pas les instruments qui font la pluie et le beau temps dans le bassin, ils peuvent aider les paysans à améliorer leur rendement et cela, grâce à la magie de la science, tout simplement… 

TEXTE: Céline Jacmain/Julien Deroy